1 Timothée 4.10 contredit-il le calvinisme?

Parmi les versets souvent cités pour révoquer l’expiation limitée, on trouve 1 Tim 4.10. Ce verset, dont le sens est bien difficile à cerner, n’est pas un argument contre le calvinisme justement parce que son sens n’est pas clair, ni pour un camp ni pour l’autre. Nous verrons dans cet article quatre différentes interprétations, avec leurs faiblesses et leurs implications; mais d’abord, un petit mot sur l’exégèse.

L’exégèse est l’étude du sens d’un texte. Ce champ d’étude n’est pas une lubie intellectuelle de chercher des sens cachés dans les versets. C’est une nécessité intrinsèque à la communication et au langage que de se questionner sur les divers sens possibles d’une phrase. Dans la vie de tous les jours, nous demandons souvent des précisions sur le sens d’une phrase et de nombreux conflits sont causés par de simples malentendus. Imaginez maintenant un texte écrit dans une culture et une langue différentes, il y a de cela 2000 ans. Il est ainsi impératif de ne pas nous fier aveuglément à notre première compréhension lors de la lecture d’un passage de la Bible. Bien sûr, la Bible reste en majorité un texte clair et les traductions sont très souvent bonnes, mais lorsqu’on arrive dans les détails, dans le verset par verset, le sens de chaque mot compte et la prudence est de mise. Pour de plus amples discussions sur l’exégèse, voir cet article. Mais retournons à notre sujet.

Voyons tout d’abord le contexte de ce verset. Le chapitre 4 commence avec une mise en garde contre les faux docteurs (v. 1-3) puis une exhortation à être « un bon serviteur du Christ » (v. 6-16). Dans ce chapitre (et le livre entier), Paul explique à Timothée comment être un homme de Dieu en opposant les enseignements des faux docteurs à l’orthodoxie du vrai Dieu (v. 6, 16+). Au verset 10, Paul rappelle avec emphase (v. 9) que ce qui nous motive dans l’œuvre pour Christ, c’est la grâce de Dieu et non un gain éphémère (1 Tim 6.9+). Et on retrouve le bout de phrase qui nous intéresse, comme une parenthèse à la fin de ce verset.

[…] le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes, surtout des croyants.

Voici les interprétations possibles de ce verset.

Tout d’abord, la plus intuitive est l’interprétation universaliste. Dieu sauve tous (quantitatif) les hommes, donc chaque être humain sans exception passera l’éternité en paix avec Dieu. Les croyants en particulier, puisqu’ils expérimentent ce salut sur terre, mais les non-croyants seront aussi sauvés après la mort, d’une manière ou d’une autre. L’universalisme est une hérésie puisqu’il contredit de nombreux passages de la Bible qui parlent de la damnation éternelle des ennemis de Dieu, de la colère et de la justice de Dieu, du salut par la foi, de l’élection, de la justification, de l’imputation, etc. Puisque la première lecture ne concorde pas avec le reste de la révélation biblique, nous devons nous questionner sur le sens des mots et revoir notre compréhension de ce verset. Nous devons faire de l’exégèse.

Une autre interprétation, dite arminienne, joue sur le sens de la première partie de la phrase en y voyant une potentialité plutôt qu’un état de fait. Puisque Christ ne peut pas être le Sauveur de gens qui ne sont pas sauvés, il doit être leur Sauveur potentiel, à condition qu’ils croient. On comprend donc : Dieu, qui est le Sauveur potentiel de tous les hommes, surtout des croyants. Le « surtout » résoudrait cette potentialité : Dieu offre le salut à tout homme, mais seulement les croyants en bénéficient et sont ainsi sauvés. Cette interprétation comporte quelques problèmes. D’abord, le verset n’est pas au conditionnel, mais à l’indicatif. Il n’est pas écrit que Dieu voudrait sauver, ou qu’il propose le salut. Si Dieu est le Sauveur de quelqu’un, cette personne doit être sauvée; et si quelqu’un finit en enfer, Dieu ne l’a pas sauvé. Le mot « surtout » pose aussi problème, car ce mot implique une différence d’intensité. Cela équivaudrait à dire que quelqu’un serait plus sauvé qu’un autre, pourtant nous savons qu’il n’y a pas de niveaux de salut. Le salut, c’est de passer des ténèbres à la lumière, d’ennemi à fils, de coupable à justifié, du jugement à la gloire. Ce changement est parfois progressif de notre point de vue, mais devant Dieu, c’est oui ou c’est non. On ne peut donc pas dire que les croyants sont plus sauvés que les non-croyants, les uns le sont à 100 % et les autres à 0 %. Bien que cette interprétation puisse sembler simple et intuitive, elle ne rend pas justice au texte et tourne un peu les coins ronds en interprétant le texte sans respecter le sens de chaque mot. Puisque cette interprétation n’est pas sans failles, allons voir d’autres solutions.

La troisième option revoit le sens du mot « Sauveur ». En effet en grec, le mot « sauveur, soter », veut dire « celui qui sauve, secourt, délivre » et fait référence à Christ qui nous sauve du jugement. Toutefois, ce mot peut aussi avoir une connotation plus près de « prendre soin, pourvoir ». Le verset jouerait sur les deux sens du mot, faisant référence à la grâce commune (Mt 5.45) en premier lieu, puis au salut en second lieu. Les versions Parole Vivante, Darby et Semeur vont dans cette direction. Dieu donne la vie, la nourriture, etc. à tout homme, mais bien plus, le salut à ceux qui croient. Ici, le mot « surtout » montre bien la différence d’intensité entre les rapports de Dieu avec les sauvés et le reste des hommes. À mon avis, cette interprétation n’est pas particulièrement forte pour une raison : son principal argument. Bien que le verbe « sauver sozô » soit effectivement utilisé pour autre chose que le salut (la guérison Mt 9.21, Jc. 5.15) le nom « sauveur, soter », lui, fait toujours référence au salut des âmes dans le Nouveau Testament. Il faut aller dans la Septante (l’Ancien Testament en grec) pour le voir dans un contexte autre que le salut éternel (Juges 3.9, Né. 9.27). Cette interprétation est certes en harmonie avec le reste de la révélation, mais elle repose tout de même sur un sens plutôt rare d’un mot.

La quatrième option se penche sur le mot « surtout » qui est, comme nous l’avons vu, problématique. Ce mot, malista en grec, se traduit par « surtout, particulièrement ». Il sépare deux propositions et donne une plus grande importance à la seconde proposition. Toutefois, certains traducteurs (dont George W. Knight III) proposent que ce mot peut parfois présenter une clarification plutôt qu’une distinction. Dans ce cas, la deuxième proposition identifie et clarifie la première, on traduirait donc par « c’est-à-dire ». Dans certains manuscrits grecs extrabibliques, cette traduction est plus cohérente que l’autre et le sens « c’est-à-dire » s’applique aussi à quelques versets (2 Tim 4.13, Tit 1.10). Si on opte pour cette traduction de malista, on obtient : […] Dieu, qui est le Sauveur de tous les hommes, c’est-à-dire des croyants. Plus tôt dans l’épître, Paul a déjà mentionné que Dieu sauve des hommes de toute condition, en employant le tous dans un sens qualitatif plutôt que quantitatif (1 Tim 2.4 est clair dans le contexte, voir <a href= »# » >cet article<a/>). Ce thème d’un salut qui s’étend au-delà des frontières ethniques et sociales est un thème récurrent dans le Nouveau Testament en général. Toutefois, comme pour l’option précédente, baser l’interprétation d’un verset sur le sens d’un mot plus ou moins bien attesté n’est pas à privilégier.

Finalement, que peut-on conclure? Que ce texte n’est pas un texte probant, c’est-à-dire, qu’il ne penche pas en faveur d’une position ou d’une autre. Ce verset n’est pas un argument dans le débat sur la portée de l’expiation, car les deux positions ont une interprétation plus ou moins satisfaisante. Un des principes de base de l’interprétation de la Bible est d’interpréter les versets obscurs à partir des textes clairs, c’est plutôt intuitif. 1 Timothée 4.10 est un texte obscur puisque : 1) chacune des positions a une interprétation plus ou moins valable, 2) aucune interprétation n’est pleinement satisfaisante, comme nous venons de le voir. Il faut donc se tourner vers d’autres passages plus clairs pour trouver des réponses concernant la portée de l’expiation et se souvenir de l’avertissement de Pierre : C’est ce que [Paul] fait dans toutes les lettres, où il parle de ces choses, dans lesquelles il y a des points difficiles à comprendre, dont les personnes ignorantes et mal affermies tordent le sens, comme celui des autres Écritures, pour leur propre ruine. (2 Pierre 3.16)

Robin St-Laurent

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